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Sénégal : l'angoisse d'un village face à une usine d’engrais chimiques

APA-Khondio (Sénégal) : Envoyé spécial : Oumar Dembélé

Situé à environ 100 km au nord de Dakar, Khondio ne cesse de s’interroger sur son avenir. L’angoisse existentielle des 3000 habitants de cette localité de la façade atlantique provient essentiellement des déchets déversés à longueur de journée sur la mer toute proche par les Industries chimiques du Sénégal (ICS).

Implantée dans la zone, précisément à Darou Khoudoss, cette société de fabrication d’engrais chimiques, détenue à 78 % par un conglomérat indien, à 15% par l’Etat sénégalais et à 7% par l’Etat indien et IFFCO (société indienne), rejette ses déchets derrière Khondio. Moins d’un kilomètre après la localité, on peut voir le contenu d’un tuyau en fer se déverser continuellement sur la mer.

Ce tuyau ou émissaire des ICS est situé en hauteur par rapport aux vagues qui viennent s’échouer sur  les roches bordant le rivage. Les pierres sont blanchâtres, à force de recevoir le contenu de l’émissaire, soit de l’acide fluosilicique. A mesure qu’on s’en approche, une odeur âcre vous oblige à vous boucher les narines.

Cette situation est un des arguments-massue brandi par les habitants de Khondio pour ameuter les autorités sur les risques planant sur leur santé et leur cadre de vie. Bien que les responsables des ICS contactés par APA bottent en touche et rassurent qu’il n’y a pas de péril en la demeure, les Khondiois qui vivent essentiellement de l’agriculture et du maraîchage, deux activités que favorise la zone des Niayes, font tout pour défendre leurs champs.

 Beaucoup d’entre eux ont bordé leurs champs par des arbustes  ou, pour les plus nantis, érigé des murs, histoire de contenir l’impact des émanations de l’émissaire des ICS.    

Ces mesures sont-elles efficaces ? En tout cas, on peut voir ici et là des champs à l’abandon. Ils seraient devenus « infertiles » par manque de protection, selon des Khondiois. C'est à l'entrée du village, on peut voir aussi les ruines du « Lac », un ancien réceptif. Explication désabusée du conseiller municipal, Aldjel Kâ : c’est « un joli hôtel qui a fermé à cause des ICS ».

Trouvé dans son champ de piments, Cheikh Kâ y va, lui aussi, de sa complainte : « En hivernage, les enfants jouent à proximité des eaux usées touchées par cette poussière infectée d’acide et que nos bêtes boivent. La pollution est vraiment à son comble ici ». A première vue, l’exploitation agricole de ce sexagénaire ne semble pas trop souffrir du ballet des camions des ICS passant tout près.

S’agissant de l’usine dont le capital initial est de 45 milliards de FCFA, son implantation avait, à en croire Cheikh Kâ, été bien accueillie par les populations. Et pour cause, souligne-t-il, les responsables avaient fait des « promesses d’employer les jeunes et de déverser à un niveau très avancé de la mer leurs résidus».

« Les ICS, ajoute Aldjel Kâ, nous avaient dit au départ que le déversement se ferait à 2 km du niveau de la mer. Et les enfants qui méconnaissent le danger viennent souvent jouer ici. Mais aucun adulte ne s’aventurerait pas à s’y laver ».

De même, les habitants « n’y pêchent pas », martèle  Aldjel Kâ avant d’ajouter qu’il « ne consomme jamais » un poisson péché dans cet océan. A l’appui de ses dires, APA dispose d’une vidéo où on voit des poissons morts échoués sur le rivage d’une mer censée être celle de Khondio.

Pour leur part, les ICS n’ont « pas la même perception » que le conseiller municipal.  « (…) il y a bel et bien des pêcheurs à la canne le long du rivage et à proximité immédiate de la zone. Des photos l’attestent », souligne Jean-Pierre Mendy, Directeur du site Acides des ICS.

Il a en outre précisé à l’endroit du conseiller municipal que l’émissaire des ICS ne devait pas être à 2 km du rivage mais à 200m. En vérité,  aucune « étude sérieuse » n’est pas disponible pour prouver la toxicité de l’acide fluosilicique dilué sur les populations, la faune et la flore marine, a-t-il affirmé non sans soutenir que « la zone reste poissonneuse ».

A la limite, reconnait Jean Pierre Mendy, « une étude avait montré que l’agitation de la mer est si importante qu’au bout de 200 m, le jus fluo est complètement dilué et dispersé. Malheureusement, la force des vagues dans la zone est telle que toute conduite lestée était rapidement détruite et rejetée sur le rivage ».

Notant que ce produit « peut être valorisé et généré des revenus additionnels pour les ICS », M. Mendy renseigne que l’entreprise est « en train de changer de perspective » en étudiant « un nouveau procédé de fabrication qui utilisera le jus fluo et ainsi réglera définitivement ce problème ».

Ces assurances interviennent au lendemain de la visite à Khondio du ministre de l’Environnement et du Développement durable. Sur place, le 9 juillet dernier, Abdou Karim Sall, a donné un délai de 45 jours aux ICS pour démontrer que leurs déchets ne sont pas toxiques. Tout en faisant état de « 150 m3 convoyés et déversés par jour dans la mer, à travers l’émissaire », le ministre s’est montré prudent en relevant que « selon les informations que nous avons reçues des ICS, les produits n’étaient pas toxiques et n’avaient pas d’impact sur les populations et l’environnement, d’une manière générale ».

N’empêche, les populations réclament une étude sérieuse et à ce propos les ICS, par la voix de Jean-Pierre Mendy, sont disposées  à l’effectuer dans les délais via un organisme scientifique « indépendant ».

A en croire, toutefois, le cultivateur Cheikh Kâ, il n’y a pas que la pêche qui pose problème à Khondio. Les puits du village sont également menacés et en s’y abreuvant les habitants courent des risques car « la nappe phréatique est très proche».  Autres griefs formulés pêle-mêle par les habitants : la fréquence des maladies respiratoires et le non recrutement des autochtones à l’usine.

Concernant l’embauche des jeunes du village, M. Mendy explique que « souvent les populations de Khondio ne présentent pas de qualifications correspondant aux besoins des ICS ». Toutefois, s’empresse-t-il d’ajouter,  « ce gap est en train d’être résorbé petit à petit ».

Réplique de Aldjel Kâ : « nous regorgeons de jeunes qualifiés. Certains sont allés jusqu’en classe de terminale là où d’autres ont réussi à des concours » qui leur ont ouvert les portes d’une formation.

Au final, les ICS ont fait « beaucoup de choses » en termes de Responsabilité sociétale d’entreprise (RSE), soutient M. Mendy, citant la construction d’un poste sanitaire pour « près de 60 millions », le « transport régulier » des élèves de Khondio par les bus de l’usine et « l’adduction d’eau potable » du village pour 10 millions de FCFA.


ODL/cat/APA

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