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Pourquoi le Nil est-il tant convoité ?

APA-Libye (Tripoli) De notre correspondant: Saleh Sarrar

Pourquoi le Nil, fleuve le plus long d’Afrique, constitue une ressource si convoitée pour l’Egypte, l’Ethiopie et le Soudan ?

Les deux principaux affluents du Nil - le Nil bleu et le Nil blanc - se jettent dans le Nil à Khartoum, la capitale soudanaise, avant de s’écouler vers le nord à travers l’Egypte, pour se déverser dans la mer Méditerranée. Tout comme les Egyptiens, les Ethiopiens ressentent un sentiment de droit sur le Nil bleu appelé localement « Abay », qui provient de l’un des hauts plateaux du nord de l’Ethiopie et fournit 85% de l’eau de ce fleuve.

L’enjeu ne peut être plus important, car les pourparlers sur la gestion future d’un méga-barrage en cours de construction sur le fleuve par l’Ethiopie ont échoué pour la énième fois en début de ce mois. L’Egypte et le Soudan maintenant leur position sur le remplissage et l’exploitation de son réservoir.

Depuis que la querelle sur le barrage controversé a commencé il y a neuf ans, l’Egypte et dans une moindre mesure le Soudan, n’avaient pas caché leur détermination à défendre leur part du Nil, même si cela signifiait aller en guerre pour cette cause. En 2013, des informations ont fait état d’un enregistrement secret avec des politiques égyptiens proposant une série d’actes hostiles contre l’Ethiopie à propos de la construction du barrage.

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Le président Abdel Fattah al-Sisi aurait également déclaré que l’Egypte prendrait toutes les mesures nécessaires pour protéger ses droits sur les eaux du Nil. En octobre 2019, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a signifié aux députés de son pays qu’aucune force ne pouvait empêcher la construction du barrage. Cependant, avec le temps, la forte rhétorique des deux côtés du débat s’est adoucie, au profit de la diplomatie.

Même les Etats-Unis ont été impliqués en tant que facilitateur, pesant lourdement sur les pourparlers, mais avec peu de progrès jusqu’à présent pour parvenir à un compromis sur le temps qu’il faudrait et le volume d’eau requis pour remplir le barrage. L’analyste économique libyen, Waheed Aljabu, un observateur avisé du contentieux diplomatique autour de l’avenir du Nil, s’est dit rassuré par le fait que les trois pays semblaient hésiter à recourir à d’autres moyens que la diplomatie, pour résoudre le problème.

« Equilibrer les intérêts disparates de ces pays serait une tâche énorme pour ceux qui sont impliqués dans les pourparlers », a confié Aljabu à APA. Le Grand barrage de la Renaissance éthiopienne (Gerd), un ouvrage de 145 mètres de haut et 1,8 km de long, est en construction dans la région de Benishangul Gumuz, à 25 kilomètres à l’est de la frontière soudano-éthiopienne.

Le Gerd sera la plus grande centrale hydroélectrique d’Afrique conçue pour alimenter l’Ethiopie et la région de la Corne de l’Afrique en général, selon les souteneurs du projet. L’Ethiopie prévoit que ses voisins, le Soudan, le Soudan du Sud, le Kenya, Djibouti et l’Erythrée bénéficieront de l’électricité générée par le barrage, dont les travaux devraient être entièrement achevés d’ici 2025.

Ce projet hydroélectrique entre dans le cadre des efforts du gouvernement éthiopien relatifs à l’accès universel à l’électricité d’ici 2025. Actuellement, seulement 35% de ses 110 millions d’habitants ont accès à l’énergie électrique et à travers toute l’Ethiopie, c’est une source d’espoir pour les agriculteurs pauvres qui attendent avec impatience l’achèvement de l’ouvrage dont la capacité de production est de 6000 mégawatts.

Même à Addis-Abeba, l’électricité est inégalement répartie et la ville a subi des semaines de coupures de courant au cours de la dernière période de rationnement de l’électricité en mai et juin 2019. Aljabu indique que ce n’est pas seulement une initiative de l’Ethiopie pour stimuler son économie mais aussi un « projet de prestige » pour annoncer la grande émergence du pays en Afrique et sur la scène mondiale. Il ajoute qu’il s’agit d’un stratagème que les voisins de l’Ethiopie continueront de considérer comme un cadeau empoisonné, malgré un aspect bénéfique pour les Ethiopiens.

Rampe pour l’économie

Littéralement comme sa pierre angulaire, le Nil est à l’Egypte ce que la nourriture est au corps humain, l’un incapable de se passer de l’autre pendant une longue période. L’Egypte dépend du Nil pour près de 90% de son eau d’irrigation et de son eau potable. Elle revendique un « droit historique » sur le fleuve qui, selon le Caire, était garanti par des traités de 1929 et 1959 avec les Britanniques, lorsqu’ils administraient conjointement le Soudan dans le condominium.

Les autorités égyptiennes craignent que le Gerd ne remette en cause l’approvisionnement déjà très précaire du Nil en eaux, et dont la crue et la décrue conditionnent presque entièrement la vie de leur population de 104 millions d’habitants. « Un pays comme le mien, la Libye, reçoit la plupart de ses besoins alimentaires de l’Egypte et du Soudan, et ses relations avec l’Ethiopie sont presque similaires. Donc une résolution pacifique de la crise serait une bonne chose pour les quelque 268 millions d’habitants de la région », a poursuivi l’analyste libyen.

Bien sûr, les enjeux seront toujours plus élevés pour la grande population de l’Ethiopie (114 millions), de l’Egypte (102 millions) et, dans une moindre mesure, le Soudan (43 millions), en particulier ceux qui vivent de l’agriculture, des activités pastorales et industrielles. Le barrage éthiopien, d’un coût de plus de quatre milliards de dollars, est au cœur de son rêve industriel. Celui de générer suffisamment d’énergie pour son économie et un surplus d’électricité à vendre à ses voisins immédiats.

Fierté nationale

Les Ethiopiens considèrent également le barrage comme une question de souveraineté nationale, comptant non seulement sur des financements extérieurs, mais aussi sur des obligations d’Etat et des dépenses privées de l’intérieur de l’Ethiopie pour financer le projet. Les fonctionnaires et les employés privés ont participé au financement du projet lancé en 2011.

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Même les agriculteurs vivant dans le nord du pays participent à des activités de conservation des sols pour réduire l’ensablement du réservoir du Gerd et affecter ainsi la capacité de production d’électricité du barrage. L’Egypte craint que l’Ethiopie ne remplisse le réservoir trop rapidement, ce qui réduira le débit d’eau en aval avec des « implications indicibles » pour sa population.

L’impasse actuelle est enracinée dans les craintes du Caire que le barrage ne puisse pas apporter de l’eau, créant l’insécurité alimentaire pour des millions d’Egyptiens. Pour sa part, l’Ethiopie affirme que le Gerd ne causera pas de dommages significatifs aux pays en aval, mais l’Egypte maintient la position opposée et doute de l’opportunité du barrage.

Ainsi, les deux Etats, qui sont d’ailleurs des alliés des Etats-Unis, ne semblent pas disposer à céder de leur souveraineté malgré les nombreuses médiations internationales. Pendant ce temps, les travaux du barrage se poursuivent.

SS/as/fss/Dng/cgd/APA

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