La rue gronde à nouveau à Conakry.  La capitale guinéenne a été secouée ce jeudi 20 octobre par des manifestations réprimées dans le sang. Le bilan officiel fait état de trois morts par balle, tous enregistrés dans la commune de Ratoma. Le ministre de la Justice a demandé des enquêtes en vue d’engager des poursuites contre les responsables présumés de ces décès et de la destruction des biens publics et privés.

Cette manifestation a été organisée par le Front National pour la Défense de la Constitution (FNDC), mouvement dissout par les autorités de la transition. L’objectif selon les organisateurs est de contraindre le CNRD (Comité National du Rassemblement pour le Développement), la junte au pouvoir en Guinée, à libérer les détenus politiques incarcérés depuis début août, mais aussi l’ouverture d’un cadre de dialogue dirigé par la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (Cédéao) pour un retour rapide à l’ordre constitutionnel.

A Conakry, les mouvements de protestations ont commencé la nuit du mercredi, à la veille de la manifestation, dans certains quartiers de la capitale situés sur l’Axe Hamdallaye-Bambéto, Koloma et Cosa, dans la commune de Ratoma où des échauffourées ont été constatées entre police anti-émeutes et manifestants.

Dans la journée du jeudi 20 octobre, les manifestations se sont poursuivies dans ces mêmes quartiers et d’autres localités situées à la périphérie de Conakry. Dans ces zones, des jeunes ayant voulu répondre à l’appel à manifester du FNDC, ont été dispersés avec des gaz lacrymogènes par des policiers et gendarmes. Des militaires du Bataillon autonome des troupes aéroportés (Bata) ont également été aperçus à Koloma.

Dans une communication sur le bilan provisoire de la manifestation à la mi-journée, le FNDC a déclaré une vingtaine de blessés par balles. Jeudi soir, deux adolescents ont été tués par armes à feu à Koloma d'après des proches interrogés par des médias locaux. Une troisième victime par balle a été signalée à Bailobaya, un autre quartier périphérique de Conakry, relevant de la préfecture de Dubréka.

La machine judiciaire enclenchée 

Suite à ces troubles, le Procureur Général près la Cour d’Appel de Conakry, Yamoussa Conté, a fait état de quatre blessés dont trois graves dans les rangs de la gendarmerie, de deux blessés graves dans les rangs de la police et de deux civils blessés dont un cas grave et une vingtaine d’arrestations. Il a aussi constaté des dégâts matériels dont neuf véhicules de la gendarmerie endommagés et de nombreux voitures caillassées.

Le Procureur a ensuite donné des instructions aux parquets d’instance relevant de sa juridiction d’engager des poursuites judiciaires contre Sékou Koundouno, responsable planification et stratégie du FNDC, des responsables politiques, des membres de l’Alliance nationale pour l'alternance et la démocratie (Anad) et de la Coalition d'opposition pour la restauration d'un Etat démocratique (Cored) pour avoir appelé à soutenir cette manifestation, mais aussi contre Fodé Oussou Fofana, vice-président de l’Union des Forces Démocratiques de Guinée (UFDG), parti dirigé par l’opposant Cellou Dalein Diallo, certains de ses alliés et d’autres personnalités de la classe politique guinéenne.

« Il a été porté à la connaissance du Procureur Général près la Cour d’Appel de Conakry, par les services en charge du maintien de l’ordre, plusieurs faits répréhensibles dans la nuit du 19 et la journée du 20 octobre 2022 dans la commune de Ratoma, particulièrement et de manière générale dans la zone de Grand Conakry. Ces faits sont consécutifs à l’appel à manifester, par le biais des réseaux sociaux et les médias, par Sékou Koundouno, qui au nom d’une entité dissoute, a, sans aucune forme légale, fait appel à des séries de manifestations », a indiqué Yamoussa Conté, le Procureur Général dans une déclaration lue jeudi 20 octobre 2022 dans la soirée à la télévision nationale.

Par conséquent, il a demandé aux Procureurs de son ressort de diligenter les enquêtes et d’engager des poursuites contre les organisateurs de la manifestation. « Le Procureur Général, dans son rôle de coordonnateur des Procureurs de la République du ressort de la Cour d’Appel de Conakry (…), instruit aux Procureurs de la République des tribunaux de première instance de Kaloum, Dixinn, Mafanco, Coyah et de Dubréka de diligenter sans délai des poursuites judiciaires contre les organisateurs de ladite manifestation interdite en saisissant les unités de police judiciaire de leur ressort conformément au Code de procédure pénale », a déclaré M. Conté sur les antennes de la télévision nationale.

Dans un communiqué, rendu public ce vendredi 21 octobre 2022, le ministre de la Justice et des droits de l'Homme, Alphonse Charles Wright, a constaté avec amertume les pertes en vies humaines dont les causes restent à élucider par voie d'autopsie par les services de médecine légale à cette phase de la procédure.

Tolérance zéro

Rappelant son attachement aux respects des droits humains et à la protection de l’intégrité physique des personnes et de leurs biens ainsi qu’aux biens publics et privés, M. Wright a réaffirmé la volonté de son département de poursuivre la politique pénale du gouvernement visant à lutter contre l'impunité conformément aux dispositions de l'article 37 du Code de procédure pénale.

« C'est pour toutes ces raisons et pour une question de cohérence de cette politique pénale, injonction est faite au Procureur Général près la Cour d'Appel de Conakry, d'engager ou de faire engager des poursuites judiciaires, ou de saisir les juridictions compétentes pour des faits présumés d'atteinte à la vie de Thierno Bella Diallo, El Hadj Boubacar Diallo et Thierno Moussa Barry survenus dans la commune de Ratoma », a annoncé le Garde des Sceaux.

Poursuivant, Alphonse Charles Wright a soutenu que les atteintes à l'intégrité physique de certains citoyens et d'agents des forces de l'ordre feront l'objet d'un bilan que fourniront les départements de la sécurité et de la protection civile ainsi que l'Administration du territoire et de la décentralisation, par voie de réquisition judiciaire.

« En outre, il vous est enjoint de faire procéder sans délai à l'identification de l'agent de la gendarmerie qui apparaît sur les images et vidéos devenues virales sur les réseaux sociaux. Cette identification se fera par le biais du haut-commandant de la Gendarmerie et directeur de la justice militaire afin d'engager des poursuites judiciaires contre l'intéressé. Dans les mêmes circonstances de temps et de lieu d'engager les poursuites judiciaires contre tout agent de la force publique, qui aurait fait usage d'armes quel que soit son grade et l'unité à laquelle il appartiendrait dans les formes prescrites par la loi », a indiqué le ministre guinéen de la Justice.

SKD/ac/id/APA